DE-CI, DE-LÀ.

 

Douleurs.

LA BETONHOMMIE.

 

Ils fêtent leurs anniversaires jours après jours,

En soufflant sur chacune de leurs nuits

Trépassées sous les réverbères de la cité éteinte.

 

Echoués dans cette île animale,

Désertée par les promoteurs qui l'on recouverte de ciment,

Ils attendent de pouvoir s'offrir un authentique passé,

Avant de vouloir se construire de vrais souvenirs

Pour y loger un destin honnête.

 

Mais leur avenir n'est pas encore pour demain,

Aujourd'hui ils n'ont que le droit de subir

Ou celui de ne pas réclamer

Et ces enfants perdus dans leur égarement quotidien,

Ne croient même plus à l'existence de leur vie.

 

Dressées sur leur morceau de droit de vivre,

Seules des idoles bétonnées veillent en se lézardant

Et sont là pour des siècles encore,

Pointées vers un bout de ciel sans ressource,

Encerclant des pâtés de cathédrales excommuniées.

 

Le dieu des autres s'est arrêté aux portes de leur ghetto

Et chaque jour que personne ne fait pour eux,

Ces enfants trahis les yeux dans les yeux,

Réarment mécaniquement leur index révolté,

Pour éborgner les regards accusateurs.

 

Ils se meurent sous trop d'indifférence comptabilisée,

En errant dans un presque silence entendu

Et brandissent leur souffle rauque en bannière non étoilée,

Pour communier avec la foi de leurs psaumes sentencieux …

Et quand la nuit vient effacer leur journée sans scrupule,

Ils se rejettent hors d'eux-mêmes,

Pour confesser les voix intérieures

Qui exhortent leurs vengeances,

Aiguisées seconde après seconde,

Sur les marches d'escalier.

 

Ils voudraient savoir se faire aimer,

Mais la violence de leurs habitudes fatalistes,

Invoque sans répit leurs instincts incrédules

Qu'ils écoutent blasphémer sur les parvis en béton armé.

 

Agenouillés devant l'autel d'une raison crucifiée,

Les enfants de cœur des cités mensongères,

Joignent leurs mains en croisant chaque doigt

Pour apprendre à ne plus rien demander.

 

Espoir après renonciation,

Ils désévangélisent leurs illusions du matin jusqu'au soir

Et comme pour illuminer ces prières impures,

Les vapeurs huileuses des vitraux mal lavés,

Reflètent un soleil qui ne leur appartient pas.

 

Ils ne savent même plus comment dire bonjour

Et se frappent du poing pour ne pas rêver !

 

Quand ils sont fatigués d'agoniser sans répit,

Avachis sur des terrains vaguement barbelés,

Ils s'évadent dans d'autres campagnes de parpaings,

Pour y semer des hurlements d'impuissance

Et lorsqu'ils ont besoin de respirer plus fort,

Leur âme désoxygénée par des questions étouffantes,

Cherchent à se poser au hasard de leurs doutes

Sur l'un des toits de leurs montagnes consacrées.

 

Alors souvent ils s'envolent en pleurant,

Ailés d'ascenseurs bariolés d'injures exorcistes,

Mais leurs éclats de soupirs révolutionnaires

Sont condamnés par des peurs intolérantes.

 

Alors parfois ils s'élancent en riant,

Dans un long vide encombré de refus …

 

Ce matin,

Des ombres blasées ont ramassé sans rougir,

De jeunes lambeaux de désespoir

Et des larmes de sang mal vieilli,

Qui maculaient un morceau de la cité oubliée.

 

 

PtK

 

 

LA MORTE-NAISSANCE.

Le p'tit Paul avait mal de pouvoir encore pleurer !

 

Ça lui faisait mal de savoir crier,

Plus mal que tous les coups reçus,

Au nom du père,

De la terre

Et de tous les saints jurés …

Il ne savait dieu pourquoi.

 

Celui qui lui avait prêté son sang le battait,

Comme on tape du poing sur la table,

Comme on claque une porte,

Comme on se cogne un dernier verre.

Il le frappait,

Comme on caresse un chien.

 

Le p'tit Paul était pourtant sûr que l'amour existait,

Il avait senti ses caresses d'écume veloutée,

Alors qu'il flottait encore dans l'océan maternel,

Du temps où le temps voguait dans la tendresse.

 

Le p'tit Paul ne savait pas que l'orage guettait,

Au seuil du propylée originel,

Mais depuis le premier éclair babillard,

Eclaté sur son derrière encore trempé de sueur utérine,

Il l'entendait crépiter à tous vents.

 

Après tant de jours acceptés,

Pour en arriver à vomir ses cinq ans dans l'inutile,

Le p'tit Paul ne voulait plus se protéger !

 

Entassant ses larmes roulées en boule,

Tout au fond de sa tête inondée de douleur,

Il voulait s'endormir trop longtemps,

Dans une ombre de lune,

Pour ne plus espérer le retour du soleil.

 

Il voulait juste pouvoir se noyer à jamais,

Dans le grand bleu maternel

Qui flottait de nouveau dans ses pensées naufragées.

Il voulait simplement retrouver sa mère,

Morte de l'avoir fait vivre.

 

Aujourd'hui,

Le p'tit Paul voulait lui offrir ses cinq petites années,

Chichement ligotées par son avenir filiforme,

Tout comme on offre un bouquet de roses à l'être adoré.

 

PtK

 

 

LE NON SAVOIR VIVRE.

Toute "guenillée" de ses pauvres sourires gratuits,

Elle était, pour encore un jour de trop,

La triste locataire de son lopin de trottoir

Et ne regardait même plus,

Tous ces yeux noirs injuriant les pitiés de sa main tendue.

 

Elle s'était enfuie de son chez-nous inhospitalier,

Sur les conseils impérieux de ses parents,

Fatigués d'entendre son mutisme hagard,

Planer au-dessus de leur tête assourdie.

 

Elle s'était injecté un rêve à quelques francs et quelques,

Un jour,

Par hasard,

Pour endormir son appréhension d'enfant grandissant,

Pour essayer d'aimer sa vie adulte qui lui faisait peur.

 

Elle avait commencé juste pour voir,

Mais elle ne savait plus comment s'arrêter de regarder !

 

Alors ses parents s'étaient arrêtés de l'embrasser

Et ils s'étaient éloignés de son berceau d'adolescente,

Ne sachant plus par où la prendre pour la réveiller.

 

Ils avaient trop vite abandonné,

Pour ne plus la voir,

Pour ne plus s'abîmer dans son reflet déformé,

Pour ne plus se parler sans rien dire,

Pour ne plus s'entendre se demander pourquoi.

 

Pourquoi ces bras surpiqués d'indépendance mortelle,

Pourquoi ces révoltes gonflées de silence illisible,

Pourquoi ces exils dans des oublis artificiels,

Pourquoi ne comprenait-elle pas ses propres questions

Afin de mieux leur expliquer pourquoi

Et surtout comment, chez eux ?

 

Pourquoi cette nouvelle génération "autrement",

Non conforme à leur éducation bien huilée,

Pourquoi ?

 

Parce que,

Lorsque l'enfant de l'après hier déjà dépassé,

Réclame les pouvoirs de sa vie d'aujourd'hui,

On croit qu'il ne veut plus rien entendre des souvenirs usés

Et l'on se jure que lui même ne doit plus être écouté,

Ni accepté avec ses envies chassieuses au bord des yeux,

Ni caressé du bout de ses promesses stérilisées,

Ni même retenu,

A condition de s'appartenir en vrai mortel commun,

Parce que …

 

Alors, pour glaner de quoi pouvoir s'oublier,

Revêtue d'un simple abandon tarifé,

Elle restait encore, pour une nuit de trop,

La sourde esclave de sa prison bitumée

Et marchait en pleurant doucement,

Sous les regards salissant son pauvre petit corps tendu.

 

PtK

 

 

L'AVANT RETROUVAILLES.

Mal épargnée par le grand silence prédateur,

La vieille était humblement agenouillée,

Près du trop grand lit de bois mort,

Soutenu par quatre bougies larmoyantes.

 

Repliée sous ses 80 ans devenus soudain inutiles,

Elle priait du bout de ses dernières forces

Pour que le dernier espoir de sa vie l'emporte avec lui,

Au-delà de ce dernier sourire entendu,

Qui caressait le bout de ses doigts suppliants.

 

Ils s'étaient marié et remarié

Pendant presque 60 ans,

Nuit après jour,

L'un près de l'autre

Et l'autre dans l'amour de l'un.

 

Ils allaient mourir l'un après l'autre,

L'autre derrière l'un,

Mais pas l'un sans l'autre

Ou juste le temps d'un dernier instant.

 

Ils avaient eu quatre enfants,

Pour multiplier leur jeunesse comblée,

Ils avaient bercé deux filles et deux garçons,

Pour se retrouver dans les yeux de leurs petits enfants,

Pour vieillir loin de la peur solitaire des vieux.

 

Pourtant ils se sont laissé oublier,

Par ceux qu'ils n'attendaient plus depuis longtemps

Et ils avaient continué de vivre l'un pour l'autre,

L'autre accroché au dernier souffle de l'un.

 

Mais aujourd'hui,

Elle s'était trompée d'heure.

Elle avait oublié,

Le temps d'une inattention fatale,

D'aller se promener au bras de son amour.

 

Alors,

Toute repentante auprès du grand lit à moitié vide,

Elle creusait sa place abandonnée pour un instant,

D'une main pleine d'excuses murmurées.

 

Elle ne pouvait pas exister seule !

 

La vie l'avait déjà déshabillée de ses enfants

Et nue sous sa peau tremblotante,

La vieille se réchauffait avec espoir,

A l'ultime avant dernier sourire de son vieux,

Qui l'attendait pour l'emmener loin de son chagrin.

 

PtK

 

 

UN PETIT CŒUR TROP GRAND.

Elle savait qu'un père ça existait,

Elle l'avait lu dans les livres offerts aux papas,

Pour qu'ils racontent des histoires de famille à leurs enfants.

 

Elle savait aussi qu'une mère ça souriait,

Elle le récitait soir et matin,

Agenouillée sous les vigilances glacées de l'orphelinat.

 

Elle savait bien ce qu'était une maison pleine de baisers !

Elle l'avait tant et plus rêvé,

Tristement recueillie dans ses mouchoirs de drap rugueux

Et reniflant au milieu des autres lits humides,

Qui rêvaient tous la même chose.

 

Elle savait bien ce qu'était une promenade pleine de rires !

Elle l'avait tant et trop pleuré,

Lorsqu'elle imaginait son chemin du bonheur,

A la queue leu leu des autres larmes silencieuses,

Qui se suivaient des yeux pour ne pas se sentir seules.

Elle savait bien ce qu'était un dimanche plein de tendresse !

Elle l'avait tant et tant projeté,

Au cœur de chaque film des sombres après-midi fériés,

Qu'elle devait partager illusion après illusion,

Entre frères et sœurs immatriculés.

 

Elle savait aussi,

Comment être aimée telle une enfant attendue,

Elle se le répétait à chaque instant,

En embrassant les parfums de sa poupée en chiffon mâché.

 

Elle savait même,

Comment sourire à des parents comblés,

Elle s'exerçait chaque matin,

Devant la glace qui déformait ses espoirs en chagrins.

 

Mais elle ne savait pas très bien pourquoi,

L'abandon l'avait choisie sans rien lui demander,

Car elle savait trop bien qu'elle appartenait,

A quelqu'un qui ne la reconnaissait pas.

 

Chaque jour que même dieu avait du mal à faire,

Elle promenait ses fragiles réponses mal endormies,

Au fond d'un trop vieux landau imaginaire

Et qu'elle tenait tout au long de ses récréations,

Bien serré dans l'étau de ses petits doigts recroquevillés.

 

A chaque repas,

Elle regardait la place abandonnée à côté de sa vie,

Une grande place sans amour assis dessus,

Mais toujours pleine d'un autre enfant dépossédé,

Qui prenait chaque fois la place de sa maman.

 

Chaque soir,

En tenant fermement son ombre par la main,

Elle allait déposer son petit corps oublié,

Entre les rêves froissés de ses nuits fabuleuses.

 

Et seconde après seconde,

Pour ne pas s'endormir sans écouter l'appel,

Hurlé par ses parents perdus dans ses nuits,

Elle apprenait par cœur son vrai prénom de famille,

En épelant ses souvenirs analphabètes.

 

Mais elle était trop vieille de 8 années plus une demie

Et elle savait qu'on ne viendrait jamais plus.

 

PtK

 

 

LA VIE LOURDE.

L'écrasante grille de sa cellule incolore,

S'est de nouveau entrouverte sur un enclos mesquin,

Brutalement emmuré d'un épais silence barbelé.

 

C'est l'instant de la promenade,

Accordée pour ne pas devenir fou trop vite,

C'est l'heure de sa liberté rituelle,

Minutée par un pâtre à la pelisse bleu revolver,

Qui enchaîne consciencieusement sa brebis galeuse,

Aux rictus plantés dans ses regards métalliques.

 

L'embastillé ne sait même plus où ne pas aller

Et depuis presque onze années aujourd'hui,

Il réemprunte ses propres traces indélébiles,

A la poursuite d'un recommencement journalier.

 

Au pied de ses sentiments décapités,

Les 90 000 cm2 de son immensité concentrée,

Ne cherchent même plus à s'évader de ses pas vaincus,

Trop lourds de 4 000 journées de récréation surveillée.

 

Il n'y a pas d'oiseau,

Dans son jardin métallique,

Salement recouvert d'un gazon bien armé

Et pas un seul murmure,

Dans son bout de caniveau asséché,

Lentement reverdi par un temps qui ne se presse plus.

 

Il n'y a pas de fleurs à couper,

Ni de rire aux éclats pour jouer à la balle au prisonnier,

Ni d'arbre pour essayer de grimper jusqu'au ciel

Ou pour se pendre au cou d'une branche déjà morte.

 

Il n'y a rien des autres qui vivent au dehors,

Juste le reflet d'un reflet de soleil égaré,

Qui suinte pitoyablement le long de ses murs toujours gris.

 

Sans le savoir,

Il est mort depuis longtemps.

Sans le vouloir,

Il se sent encore un peu vivant.

 

Mais juste un "encore vivant" par hasard,

Un survivant qui s'est perdu pour ne pas la perdre,

Un mort-vivant qui a dû tuer un voleur de vivant,

Pour n'avoir pas pu vivre hors des grands yeux verts,

Sans lesquels il ne savait que vouloir mourir.

 

Il avait tué pour elle,

Pour ne pas qu'elle se trompe d'amour,

Il avait tué pour lui-même,

Pour ne pas qu'on lui vole aussi son précieux souvenir.

 

Il avait tué pour eux deux,

Pour essayer de la retrouver chaque jour,

Même dans ce rêve assassin,

Qui va le tuer à petit feu.

 

Il avait simplement tué un tueur de rêve,

Qui s'était trompé d'amour et de souvenir !

 

PtK

 

 

UN PARMI TROP.

Un soleil pesant comme un jour sans eau

Et des hommes couleur drapeau de paix violée,

Ont sacrifié les sous-vivants de ce continent,

Couleur de pain sombre qu'ils n'ont même pas.

 

L'épaisse croûte terrestre,

Qui craque sous les pas lézardés

De ces êtres éclipsés comme une nuit sans lune,

Est pigmentée sans pardon par ces visages spoliés,

Qui meurent de vivre dans ces déserts immangeables.

 

Mais les sous-sols étincelants remplissent sans pitié,

Les greniers fortifiés des sourires pâles et conquérants,

Qui se fendent comme les marges d'une page vierge,

Mal blanchie par les zéros d'un chèque en ébène brut,

Accordé pour solde de tout compte passé ou à venir.

 

Ici le temps passe sans regarder

Et dans les douleurs chauffées à blanc

D'une case hermétique aux fraîcheurs de l'espoir,

Une mère engrossée par une nature aveugle comme l'amour

Et délivrée sur l'autel d'une arène incandescente,

Une femme simplement coupable d'être une mère au noir,

Berce l'ombre de son ombre en balbutiant.

 

Un pourquoi sans réponse,

Injecté dans le blanc de ses yeux maculés de frayeur,

Elle caresse du bout de ses remords faméliques,

Les petits os du blême souvenir de ses entrailles.

 

Parfois le temps s'arrête pour se reprendre,

Mais sans jamais se décompter

Et l'enfant qu'elle tient dans ses bras repentis,

Ne ressemble déjà plus à un enfant,

Depuis toujours,

Depuis ce jour minuté en siècles résolus.

 

Condamné par ses chairs originelles

Impitoyablement colorées d'une sombre ironie

Et drôle comme l'humour noir des blancs,

Ce gosse n'a pourtant pas de rêves impossibles.

 

Il n'est pas gourmand d'or ou de diamant,

Ni de ces autres richesses à fabriquer des morts-vivants,

Ni de ces pays où même la pénombre lui est interdite

Et qui pillent jusque dans la tripaille de sa souffrance,

Il a juste faim de ses droits de vivre.

 

Il a seulement soif de pain noir ou blanc,

Soif de ces eaux qui ont déserté son corps aride,

Soif de ces sourires brûlés dans les détresses de sa mère,

Il a juste envie de pouvoir marcher la tête relevée.

 

PtK